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Pour atteindre zéro émission nette en 2050...

Au moins faudrait-il gouverner la terre !

Quelles interrogations ? Quelles investigations ?

vendredi 14 juin 2019, par André-Jean

Zéro émission nette en 2050, c’est ce qu’exigent les jeunes générations. En application de l’Accord sur le climat signé en décembre 2015 à Paris, la France en a pris l’engagement et c’est l’orientation proposée pour l’Europe.
En France, les puits de carbone, autrement dit la capture et le stockage du dioxyde de carbone (CO2), pourront-ils compenser les émissions de gaz à effet de serre résiduelles en 2050 ? Le secteur des terres, principalement les forêts et les sols agricoles, pourra-t-il fixer de 75 à 95 MteCO2/an, soit le double d’aujourd’hui ? Comment ? Faudra-t-il des incitations publiques ? Lesquelles ? Pour quel coût ? Ce flux sera-t-il durable ?
Les actions en faveur du climat pourraient justifier de dépenser 54 € par tonne de CO2 évitée en 2020, 250 € en 2030, 500 € en 2040 et jusqu’à environ 800 € en 2050. Quelles incidences ces valeurs pourraient-elles avoir sur la gestion des terres ? Une récolte céréalière pourrait-elle avoir plus de valeur par sa teneur en carbone qu’en nutriments ? Quelles pratiques agricoles et forestières pourraient en résulter ? Comment s’y préparer ? Quels flux financiers pourraient en résulter en agriculture et foresterie ? Faut-il envisager des politiques publiques d’accompagnement ? Lesquelles ?
Les pertes et gaspillages alimentaires pourront-ils être réduits de moitié ? Les consommateurs accepteront-ils une diminution substantielle de viande, produits laitiers, fruits et légumes pour plus de céréales, légumineuses et fruits à coque ? Dans quelles perspectives et motivations, par quelles voies, avec quelles incitations ?

Xénophon en 360 avant notre Ère traitait de « L’économique », comme « L’art et la manière de bien gérer un grand domaine agricole ». Plus de deux millénaires après, comment gouverner le secteur et les productions des terres ?

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Introduction

Un solde net nul des émissions de GES [1] en 2050 correspondant à l’objectif de la France explicité dans sa SNBC, Stratégie nationale bas carbone, ainsi que de l’UE, comme contribution à la mise en œuvre de l’Accord de Paris sur le climat de 2015. Ce solde nul est susceptible d’être atteint par une réduction importante des émissions dans les divers secteurs d’activité (division par 4 au moins) associée à des Puits de carbone (essentiellement du Dioxyde de carbone, CO2) équivalents aux émissions résiduelles.
Deux études nationales récentes s’appuient sur l’objectif de Zéro émission nette (ZEN) pour estimer la valeur de l’action pour le climat et pour esquisser une vision d’une France neutre en carbone. Elles font suite à bien d’autre travaux à rappeler. L’ensemble appelle à des approfondissements pour chacun des secteurs d’activité et des systèmes socio-technique.
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ZEN-2050

ZEN-2050, présentée par EPE [2] le 20 mai 2019, offre une vision pour « Imaginer et construire une France neutre en carbone ».

Cette étude affirme :

  • Atteindre la neutralité carbone en 2050 est possible ; cela nécessite des changements sans précédent de nos modes de vie comme de nos usages des énergies et technologies pour réduire nos émissions.
  • Cette neutralité est compatible avec des modes de vie diversifiés et confortables ainsi qu’avec la croissance économique et la création d’emplois.
  • Elle est réalisable, si tous les acteurs, pouvoirs publics, entreprises et citoyens l’acceptent et décident ensemble d’engager au plus tôt la transformation.

Le périmètre de l’étude est celui de la France métropolitaine. Elle s’appuie sur une hypothèse de doublement des puits de carbone jusqu’à absorber 100 MtCO2eq. [3]en 2050. Sur ce volume, l’étude prévoit un niveau de puits forestier d’environ 70 MtCO2 [4].

Dans la vision dressée par cette étude, « Le développement des nouveaux usages des produits agricoles et forestiers (énergie, matériaux, chimie) induit une tension probable sur l’accès à la biomasse, qui deviendra un facteur dimensionnant et dont la disponibilité est une contrainte forte, entre autres pour la substitution des énergies fossiles. La transformation ZEN appelle l’augmentation de la production et une gouvernance nouvelle de la biomasse et de l’usage des terres pour arbitrer les conflits d’usages et orienter les décisions des acteurs en préservant les différents services associés (biodiversité, puits de carbone, …). » [5]

Parmi ses 14 recommandations, nous trouvons notamment :

  • Donner une place positive à la fiscalité carbone ;
  • Développer, gérer et valoriser les différents services de la biomasse ;
  • Accompagner l’évolution de l’agriculture vers un modèle de qualité ;
  • Mieux se nourrir en renforçant les habitudes alimentaires saines pour les humains et le climat ;

ZEN-2050, dans sa seconde partie, étudie la contribution des grands systèmes sociotechniques constitutifs de la société et de l’appareil productif. Le premier d’entre eux est « Alimentation, agriculture, forêt et usage des sols » dont les évolutions « se révèlent, […] déterminantes pour les émissions résiduelles des autres secteurs. »

A travers une approche sectorielle, la troisième partie propose des évolutions organisationnelles, technologiques et énergétiques pour les principales activités économiques. Les puits de carbone potentiels, éléments essentiels qui fixent le budget carbone total disponible, sont d’abord évalués. Tandis que l’étude prévoit un niveau de puits forestier d’environ 70 MtCO2, l’exploitation forestière générerait un volume de bois plus important que la situation actuelle (environ 60 Mm3 en 2050 contre 42 Mm3 en 2015).
Dans un second temps, les leviers d’actions sont décrits par secteur. Les émissions directes du secteur agricole sont réduites de plus de deux : 42 MtCO2eq en 2050 contre 92 MtCO2eq actuellement. Celles de l’alimentation sont réduites par deux passant de 1,4 t CO2eq/adulte/an en 2015 à 0,7 en 2050. La consommation moyenne par habitant diminue de 1/3 pour la viande, 1/4 pour les produits laitiers, 10% pour les fruits et légumes, en contrepartie d’une augmentation de la consommation de céréales.

ZEN-2050 n’a pas de prétention normative. « L’étude elle-même n’est en effet qu’un début, une contribution d’entreprises à un projet partagé à réaliser ensemble, en cohérence avec la SNBC et la stratégie de long terme de l’Union européenne. » Elle souhaite cependant que ses « éléments servent de points d’appui si une loi sur la neutralité carbone, reconnaissant l’urgence et la nécessité de l’action devait être étudiée. » Elle suggère « Des explorations complémentaires en vue de construire des feuilles de route associant les entreprises et d’autres parties prenantes et précisant les coûts, financements, modalités d’accompagnement, étapes, etc. »

Le puits de carbone forestier apparaît comme un élément central de la vision de l’étude ZEN-2050. L’évolution des régimes alimentaires et des modes de production agro-alimentaires l’est tout autant. Il nous faudra revenir sur chacun de ces deux volets.
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La valeur de l’action pour le climat [6]

Publié lundi 18 février 2019 par France Stratégie, ce rapport est le fruit des travaux d’une Commission présidée par Alain Quinet. L’Accord de Paris de 2015 fixe l’objectif. Pour les pays développés, la neutralité carbone doit être atteinte au milieu du siècle. Pour contribuer à l’effort collectif indispensable, la France, dans le Plan Climat de juillet 2017, s’est fixé l’objectif d’« Atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 ». Pour atteindre « Zéro émissions nettes » (ZEN) de gaz à effet de serre, les émissions brutes résiduelles devront être absorbées par les puits de carbone que sont notamment les forêts, les prairies, les sols agricoles, et à plus long terme les dispositifs technologiques de séquestration du carbone.

La valeur de l’action pour le climat mesure la valeur pour la collectivité des actions permettant d’atteindre cet objectif. Le rapport propose une nouvelle trajectoire avec un relèvement de cette valeur [7]. Pour 2030, la commission propose une valeur tutélaire de 250 €2018/tCO2eq, soit un relèvement substantiel par rapport à la cible de 100 €2008 fixée en 2008. Ce relèvement reflète le caractère limité du budget carbone à notre disposition.
Au-delà de 2030, le chemin vers la transition bas carbone dépend pour une large part de l’intensité de la coopération internationale dans la lutte contre le changement climatique. Rappelant ce facteur essentiel d’incertitude, le rapport se risque toutefois à projeter une trajectoire centrale. Celle-ci, chiffrée en €2018 passe par les valeurs : 54 € en 2018 ; 87 € en 2020 ; 250 € en 2030 ; 500 € en 2040 et jusqu’à 775 € en 2050.

Les puits liés à l’utilisation des terres, leur changement et la forêt et leurs évolutions, UTCF, conditionnent les efforts de réduction des émissions des divers secteurs et par conséquent la valeur des actions à réaliser pour le climat. Ils sont estimés à 40 MtCO2eq en 2016 (contre 29 MtCO2eq en 1990). Le rapport retient comme hypothèse une capacité de séquestration pouvant atteindre 75 à 95 MtCO2eq en 2050. À ces puits naturels s’ajouteraient 20 MtCO2eq de capacités de séquestration liées au développement attendu de la technologie de capture et stockage du carbone. En conséquence, les puits carbone français, CSC compris, pourraient absorber de 95 MtCO2eq à 115 MtCO2eq en 2050.

L’effort de modélisation dans le cadre des travaux de la commission Quinet a principalement porté sur la valeur du carbone permettant de remplir les objectifs d’émissions dans les secteurs très consommateurs d’énergie fossile (fourniture d’électricité, transports, résidentiel) en considérant la trajectoire des émissions agricoles comme donnée. Toutefois dans des travaux mentionnés en complément la question du rôle de l’agriculture est abordée [8] Ils montrent que le secteur agricole peut jouer un rôle pivot dans l’atteinte de l’objectif français de neutralité carbone.
En revanche, ni le rapport principal, ni les textes complémentaires, ne se penchent sur le secteur forestier, si ce n’est pour prendre en compte le volume des puits de carbone.

La valeur du carbone ne s’est pas alignée sur les calculs économiques. Un tel ajustement ne va de soi, on l’a vu avec les mouvements sociaux de l’automne 2018. Sans doute, ces spéculations économiques n’ont-elles pas vocation à devenir normatives. Les politiques publiques utilisent un ensemble de régulations dont la fiscalité n’est que l’un des instruments. Toutefois, La valeur de l’action pour le climat apporte plusieurs enseignements :

  • Si la maîtrise des changements climatiques devient une priorité, il est collectivement intéressant de choisir de réaliser tout d’abord celles des actions qui demandent le moins de moyens par tonne de GES évitée.
  • A l’inverse, un acteur économique, quel qu’il soit, collectivité, entreprise ou ménage, investira-t-il pour réduire ses émissions futures sans la conviction que son choix sera le moins coûteux ? ZEN-2050 s’en fait l’écho [9].
    Compte tenu de l’ampleur des investissements nécessaires pour opérer la transition vers une société bas carbone, dans chaque secteur d’activité, chacun des acteurs ne devrait-il pas s’interroger : si La valeur de l’action pour le climat évoluait comme recommandé, quels choix, quelles décisions devrais-je prendre ?
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Une convergence de travaux

Rapport après rapport, le GIEC [10] accentue son attention sur le rôle du secteur des terres (UTCF) pour contribuer à maîtriser les changements climatiques. Global Warming of 1.5°C en constitue la dernière illustration. Aucune des trajectoires qui permettraient de limiter le réchauffement à 1,5°C à la fin du siècle n’évite de mobiliser la forêt pour réduire le CO2 atmosphérique [11]. De nombreux travaux ont nourri cet intérêt croissant tandis que ce dernier alimente diverses études, scénarios, visions, ou synthèses concernant l’agriculture, les évolutions des régimes alimentaires, la production et l’utilisation de la biomasse, les forêts et la filière bois...

Nombre de ces travaux sont mentionnés dans des articles de ce site auxquels nous nous permettons de renvoyer :

Bien d’autres, et parmi les plus récents, ...

De nombreux instruments de politique publique sont déjà en place...

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Questions en suspend

Les études convergent qui anticipent :

  • une croissance de l’utilisation des ressources en biomasse pour répondre aux besoins alimentaires, toujours prioritaires, ainsi que pour se substituer aux ressources de carbone fossile ;
  • une incitation à une évolution des régimes alimentaires vers moins de produits d’origine animale [12] ;
  • l’appel à un doublement des puits de carbone passant notamment par les pratiques agricoles et forestières ;
  • une demande accrue de surfaces cultivables ou forestières alors que l’artificialisation des terres se poursuit.

Les tensions qui en résultent dès à présent et dans les prochaines décennies appellent des arbitrages. Comment les préparer ? Comment prendre en compte les trajectoires les plus efficaces collectivement tout en respectant les modes de gouvernance propres à chaque domaine d’activité ? Les plans et stratégies d’ors et déjà déployés à l’échelle nationale sont-ils suffisants pour aborder ces défis ? Un déploiement à l’échelle des territoires apporterait-il une réponse ? Quelle cohérence et quelle coordination dans cette hypothèse au regard notamment des mécanismes concurrentiels par les prix ?

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Notes et commentaires

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[3MtCO2eq. : million de tonnes d’équivalent CO2

[4Le puits de carbone forestier retenu dans l’étude ZEN-2050 est adapté du scénario « dynamiques territoriales », scénario médian entre les approches extensification et intensification de l’étude INRA-IGN Quel rôle pour les forêts et la filière forêt-bois françaises dans l’atténuation du changement climatique ? novembre 2017

[5Communiqué de presse, p. 3

[6La lutte contre le changement climatique et les bénéfices qu’elle procure pour la collectivité ne sont pas spontanément pris en compte dans les calculs de rentabilité financière des acteurs publics et privés. La valeur de l’action pour le climat – ou valeur tutélaire du carbone – vient combler cette défaillance de marché : elle donne une mesure du chemin qui reste à parcourir – et exprime en conséquence la valeur que la société doit accorder aux actions publiques et privées de décarbonation permettant d’arriver au bout du chemin. Ce sont les deux faces d’une même pièce.

[7Référence au précédent rapport sur La valeur tutélaire du carbone, élaboré en 2008, également présidé par Alain Quinet

[8Le rôle des émissions agricoles de gaz à effet de serre dans l’atteinte de l’objectif français de neutralité carbone de Stéphane De Cara, Laure Bamière et Pierre-Alain Jayet dans La valeur de l’action pour le climat compléments, Complément 17, p. 199 et suivantes.

[9ZEN-2050, p. 39 :

Parmi les politiques publiques, les politiques économiques et fiscales sont les plus déterminantes dans tous les secteurs : elles créent les modèles économiques de l’agriculture, du développement urbain, de l’innovation industrielle, de la mobilité, de l’économie solidaire ou de l’économie circulaire. Toutes les politiques sectorielles devraient donc être revues pour intégrer les besoins et opportunités de la transition ZEN.

et plus loin, p. 73 :

... les technologies et solutions décarbonées (CSC, hydrogène renouvelable, industries de la biomasse, stockage de l’énergie…) ne seront déployées en Europe ou ailleurs que si un prix du carbone suffisant les rend compétitives dans la durée par rapport aux autres technologies.

[12Les produits animaux sont consommés en excès selon certains nutritionnistes (Voir l’étude déjà mentionnée Quels sont les bénéfices et les limites d’une diminution de la consommation de viande ?). Ils mobilisent d’importantes ressources en surfaces, en intrants et sont à l’origine des principales émissions de GES dues à l’alimentation (Voir notamment Réussir le passage à une agriculture durable)

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