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Pour atténuer de prochaines crises

Coronavirus, climat — Armons nous contre nos dénis de réalité

On ne choisit les lois de la nature

vendredi 20 mars 2020, par André-Jean

Entre la crise sanitaire, présente, et la crise climatique, patente, d’autres menacent. Comment aider à regarder en face la réalité matérielle qui est la nôtre, se remémorer les lois naturelles qui nous gouvernent, évaluer leurs conséquences, contraintes et opportunités, sur nos vies et nos organisations ?

Dès la fin janvier, la ministre de la santé Mme Buzyn, selon ses propos [1], avait averti le Gouvernement que les élections municipales ne pourraient pas se tenir. Le 30 janvier, l’OMS déclare l’ « Urgence Internationale ». Dès le mois de février 2020, les informations publiques sur la diffusion du Covid-19, le potentiel de contamination avant immunité collective, le taux de létalité (mortalité) permettaient à quiconque se souvenait des règles de trois apprises en CM1-CM2 pouvait d’un rapide calcul comprendre que l’ampleur des décès pouvait atteindre le nombre de mort de toute la seconde guerre mondiale pour la France [2]. Et pourtant le premier tour des municipales a été exigé par des personnalités considérées comme des responsables politiques. Beaucoup de journalistes relayaient sur le même plan les diverses informations et questions. Des foules encore nombreuses se rassemblaient dans les parcs et jardins le dimanche 15 mars. Les réseaux sociaux relayaient les infox. Les simples lois de la biologie étaient ignorées. Nous avons tardé. Nous en payons déjà le prix en morts et en pertes économiques.

Les lois physiques qui gouvernent les changements climatiques sont connues et publiées depuis plus d’un siècle. Doubler le taux de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère devrait conduire à un réchauffement moyen à la surface de la terre de 5°C avaient clamé Svante Arrhenius, chimiste suédois en 1896. Depuis plus de trente ans, l’OMM, l’Organisation météorologique mondiale et le GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, tous deux organes des Nations Unies, précisent la même chose. Les personnes concernées sont déjà nombreuses. Elles se compteront en milliards d’ici quelques décennies et les morts en nombre certainement supérieur au cumul de ceux provoqués par les conflits armés depuis un siècle. On sait, comme pour la crise sanitaire actuelle, que les décisions prise maintenant n’auront d’effet que plus tard. Tout retard dans l’action sera payé très cher en vies humaines et en coûts économiques. Les média ont cru que leur rôle était d’organiser des tribunes sur lesquelles ils animaient la confrontation entre des représentants de connaissances scientifiques consensuelles et des spécialistes autoproclamés. Les fake news continuent à emplir les réseaux sociaux. Nous procrastinons !

La culture scientifique et technologique fait défaut dans ses fondements les plus essentiels. Nos relations sociales envahissent tellement notre réel que nous en oublions la nature animale, biologique, chimique, physique, de nos constitutions et de nos besoins. Les volontés humaines, même regroupées dans des choix collectifs via la politique, ne peuvent rien contre les lois naturelles. Les ignorer nous vouent à en subir les contraintes. Elles nous interdisent d’en saisir les opportunités, c’est à dire les éventuels bienfaits technologiques. L’insuffisante culture scientifique et technologique des média favorise une mise en scène des problèmes à aborder comme s’il s’agissait de faire trancher une controverse par un jury ou par l’opinion d’un public pris à témoin. Les exemples fourmillent : homéopathie, vaccins, ondes électromagnétiques, OGM, utilisation de l’énergie nucléaire, nano-technologies, utilisation des produits phytosanitaires, et bien d’autres.

Pour beaucoup, la scolarité est lointaine, oubliée comme un exercice formel sans lien avec la réalité de la vie. Peut-être ignorons-nous les enseignements de Rousseau et Condorcet… La seule autorité légitime que l’école est en droit d’admettre est l’autorité scientifique [3]. Adultes, citoyens, professionnels, parents, comment aider nos contemporains à renouer le lien avec cette autorité de la connaissance scientifique qui n’a pour justification que celle des lois naturelles de notre monde matériel ? Comment, aujourd’hui, avec les moyens dont disposent nos sociétés, renouer avec une éducation populaire au sens le plus noble du terme ? Virginie Tournay, dans une note du CEVIPOF de SciencesPo [4] propose la création d’une haute autorité de la culture scientifique. Son objectif serait d’accompagner le décideur public lorsqu’il est confronté à une multitude d’informations de qualités inégales en contexte de choix scientifiques et technologiques hautement controversés (evidence-based-policy).

Les hautes autorités ne sont pas des panacées. Dominique Bourg et la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme proposent la prise en compte du long terme et des connaissances scientifiques avec une troisième chambre constitutionnelle ayant des pouvoirs réels [5]. L’Association Climat Énergie Humanité Médias et The Shift Project co-organisent les Entretiens de Combloux pour montrer aux journalistes pourquoi les enjeux de transition dépassent de loin la rubrique « environnement ». D’autres suggestions existent probablement, il faudrait les recenser. Encore faut-il admettre que l’état de nos connaissances ne saurait être un supermarché dans lequel on pourrait ne choisir que ce qui nous convient et laisser en rayon ce qui contredit nos opinions [6]. Les organismes scientifiques et les universités, les Académies scientifiques et technologiques doivent se prononcer. L’OPECST, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques est dans son rôle. Les agences d’expertise aussi. L’idée ne serait évidemment ni de les remplacer ni de les regrouper. Il s’agirait plutôt de les relayer vers le public notamment via les médias. Il s’agirait de donner à ce relais des moyens appropriés et une forme institutionnelle. L’autorité publique relayant alors l’autorité des connaissances scientifiques et technologiques, celle des lois naturelles et matérielles. Les choix citoyens par leurs représentants ou par des voies de démocratie directe auraient alors d’autant plus de légitimité que la connaissance des lois de la nature et des technologies qui s’observent mais ne se votent pas, serait d’autant mieux partagée et prise en compte.


[1Les regrets d’Agnès Buzyn : « On aurait dû tout arrêter, c’était une mascarade », Le Monde, 17 mars 2020

[2Dès février tout un chacun pouvait savoir que la diffusion du virus pourrait atteindre 50 à 70 % de la population, que le taux de létalité avoisinait les 2 %. Ces deux seuls nombres permettent d’estimer à plus de 500 000 les personnes qui pourraient en décéder dans un pays comme la France. Avec 60 millions de morts la deuxième guerre mondiale aurait fait disparaître 2,5 % de la population mondiale.

[3Eirick Prairat, Professeur de Philosophie de l’éducation, membre de l’Institut universitaire de France (IUF), Université de Lorraine,The Conversation, 20 octobre 2019, 21:40 CEST : « Ce que Condorcet a encore à nous dire sur l’éducation »

[5Dominique Bourg, Pour une 6e République écologique, Odile Jacob, 2011

Messages

  • Il n’a jamais existé d’épidémies qui atteigne 50% de la population d’un pays. L’épidémie la plus terrible que nous connaissons en France, la grippe espagnole, a provoqué 2 pour mille de surmortalité en 1918 alors que la mortalité naturelle était de l’ordre de 19,5 pour mille. Beaucoup de morts décédés aux armées ne sont pas compté dans la surmortalité.

  • Questionné par le message n°1, je suis allé sur le site de l’Institut Pasteur, référence nationale, et j’ai lu que la grippe espagnole avait causé entre 20 et 50 millions de morts, soit environ 1% de la population mondiale. Si le taux de létalité était de 2%, cela signifie que 50% de la population mondiale a été malade. La note 2 du texte de AJG est donc tout à fait vraisemblable.
    Paul MATHIS

    Voir en ligne : Institut Pasteur/Centre médical/Fiches maladies/Grippe

  • Une conjecture hasardeuse.

    Il semble que la biosphère ait toujours réussi à utiliser les lois naturelles pour inventer comment éliminer ou contrôler les espèces invasives, entre autres fléaux. Une interprétation de l’actuelle pandémie pourrait être que cette règle recommence à s’appliquer à l’espèce invasive appelée Homo Sapiens, comme ce fut le cas jusqu’à ces derniers siècles.

    A quand la prochaine invention ?

  • Oui, bien sûr la science, et l’éducation. Mais, la science, elle aussi, est traversée de luttes de pouvoir, d’erreurs parfois même, de polémiques (cf. les échanges virulents entre ces deux grands savants du XIX qu’ont été Louis Pasteur et Robert Koch au sujet du charbon, de la tuberculose et les recommandations parfois à la limite de l’éthique prônée aujourd’hui - voir le film https://www.avoir-alire.com/pasteur-et-koch-un-duel-de-geants-dans-le-monde-des-microbes diffusé hier sur Arte).
    Ainsi, sur le fond même de son objet, la science nous a apporté le bienfait de la machine à vapeur. Mais à part Arrhenius combien de scientifiques ont-ils alerté avant la fin du XX sur l’effet de la dite invention si elle était généralisée et industrialisée sans limites ? La science, il me semble, a oublié longtemps le système trop complexe à comprendre pour se concentrer sur les approches réductrices avec de grands succès il est vrai. Mais le système n’a t-il pas été trop longtemps oublié ? Merci au GIEC.
    Et, devant le système de la nature, bien malin serait celui qui pourrait dire avoir la martingale ! Donc observations permanentes et restons tous, les scientifiques les premiers, à douter des inférences, et à observer, conseiller ; prenons en compte l’humain, les shs dont les structures ne sont pas celles des sciences exactes. On ne pilote pas la Terre comme une machine, les terriens non plus. Il n’y aura de solutions que multiples, mises en œuvre et industrialisées que de façon limitée, surveillée et réversible et par un effort commun (en poupées russes du plus local au plus mondial avec toutes les contraintes de gouvernance que l’on sait) et non pas individualiste trop devant ou trop derrière.
    Ce n’est pas la science qui nous sauvera mais bien l’homme s’il sait utiliser la science. Le premier objet de la science doit être à mon sens la compréhension - qui sera toujours irrémédiablement incomplète - du système de la nature y compris l’homme et tous ses apports anthropiques, et non la recherche jamais assouvie de nouvelles technos voire d’hommes augmentés ou démiurges. La philosophie est aussi à prendre en compte.
    Et merci pour la rubrique que je ne connaissais pas !
    Vincent

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